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PEKIN 2008 : LES JEUX DE L’APPARENCE

Par Olivier Jacoulet

 
Il est toujours troublant de voir des soldats en uniforme replier le drapeau olympique tels des robots comme ce fut le cas lors de la cérémonie de clôture des JO d'été de Pékin. A croire que les autorités chinoises voulaient marquer symboliquement le caractère guerrier et mécanique de cette manifestation sportive censée marquer une trêve dans les conflits qui déchirent la planète.
Tout le monde semble d'avis que, d'un point de vue organisationnel, les jeux de Pékin 2008 ont été une réussite. A telle enseigne que l'agence officielle Chine Nouvelle annonce fièrement « que 98,6% des résidents de Beijing ont qualifié les Jeux olympiques de réussis, après que le Bureau des Statistiques de Beijing eut interrogé par téléphone 3 032 habitants de Beijing et de ses banlieues ». Le sénateur de la Vienne et ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, dans une tribune au journal Le Monde, peut ainsi affirmer qu«'il faudrait être d'une extrême mauvaise foi pour nier le succès des Jeux olympiques de Pékin » (et de citer les 67 milliards de dollars investis dans les infrastructures dont 13 pour l'environnement ; le respect du cahier des charges; la circulation alternée dans la capitale; la fermeture de 300 usines pour limiter la pollution). Le quotidien algérien El Moudjahid, qualifie les jeux de « sublimes » (« forcément sublimes », a-t-on envie d'ajouter). Le Temps de Genève, parle lui de « l'inexorable triomphe de la Chine », notant prosaïquement que « les médaillés chinois ne reçoivent plus seulement en récompense un réfrigérateur ou un appartement. Pour chaque titre olympique, l'Etat débourse 25 000 euros, auxquels s'ajoutent les primes régionales ou municipales, un kilo d'or en provenance d'une fondation, plusieurs allégements fiscaux et, depuis quelques années, les largesses magnanimes de nombreux philanthropes ou élus. Au total, pour sa médaille d'or, l'haltérophile Chen Xiexia percevra 1 million d'euros ».

Un goût amer

En revanche la chape de plomb chinoise qui pèse sur la liberté d'expression, les emprisonnements, l'interdiction des manifestions et autres formes de contestation, perdure. A maints égards, ces jeux laissent un goût amer. Sportivement d'abord. Les JO devraient célébrer ce qu'il y a de meilleurs en l'athlète et l'universalité du sport. Réunis autour d'une même passion qui transcendent frontières et nationalismes, les sportifs succombent souvent à un patriotisme de mauvais aloi. Et que dire des médias ? Ils semblent attiser les pires instincts revanchards des spectateurs et véhiculent ce qui dans l'histoire du vingtième siècle fut à l'origine de bien des conflits : l'ethnocentrisme, c'est-à-dire la vision d'un monde centré autour de son propre pays. France 2 n'a pas échappé à la règle, tout comme de nombreux médias étrangers. Ce monde globalisant tente de résister en atomisant son regard, conformément au principe action-réaction.Politiquement ensuite. Prétendre que les JO n'ont rien à voir avec la politique, c'est se voiler la face. Le sport en général, et les JO en particulier, concernent la politique dans son acception la plus large : la gestion des acteurs de la cité, dont les sportifs (d'ailleurs certains d'entre eux prirent position, avant les jeux, sur la question du Tibet). Et, justement malgré quelques tentatives vites réprimées, le Tibet est passé à la trappe pendant les jeux, et, partant, les droits humains. Le CIO a cet égard a fait l'objet de nombreuses critiques, en raison de sa frilosité à dénoncer des abus, pour lesquels les autorités chinoises avaient promis de faire des efforts lorsqu'elles concourraient pour l'obtention des JO. Pékin a continué à manier l'appareil répressif, arguant que les changements sont progressifs. S'il y a bien des droits rapides à mettre en oeuvre, ce sont les droits civils et politiques. Mais les kleptocrates devraient alors en subir les pertes financières. La presse, relayé par « Aujourd'hui en Chine », agence « indépendante » chinoise, fait ses choux gras en annonçant que le comité pékinois qui avait condamné deux septuagénaires à de la rééducation par le travail parce qu'elles voulaient manifester, est revenu sur sa décision (Wu Dianyuan, 79 ans et Wang Xiuying, 77, avaient été condamnées à un an de rééducation par le travail pour avoir demandé la permission de manifester dans l'une des trois zones autorisées. Elles voulaient protester après avoir été expulsées sans dédommagement en 2001).
 
Le CIO en accusation
 
Pour Amnesty International « les autorités chinoises ont privilégié les apparences et négliger les valeurs olympiques en continuant de persécuter et punir les militants et les journalistes pendant les Jeux ». L'organisation reproche au Comité international olympique (CIO) d'avoir terni l'héritage qu'auraient pu avoir les JO en matière de droits humains en fermant les yeux sur les violations. L'organisation de défense des droits humains dresse le tableau des violations perpétrées pendant la trêve olympique par les autorités chinoises : incarcération et condamnation, y compris à des peines de « rééducation par le travail », de militants pour avoir demandé à plusieurs reprises l'autorisation de manifester dans les zones prévues à cet effet ; emprisonnement ou arrestation arbitraire de journalistes et de défenseurs des droits humains chinois ayant voulu donner des informations sur les violations dans leur pays ; refus d'autoriser des auteurs de pétitions et des militants à manifester pacifiquement dans les zones prévues pour les manifestations par le gouvernement. « Il est grand temps que le CIO mette en pratique ses valeurs essentielles de «dignité humaine» et ses principes éthiques fondamentaux et universels en plaçant les droits humains au cœur des Jeux olympiques», conclut l'Ong.
Pendant les épreuves, une dizaine de journalistes étrangers ont été agressés ou malmenés par des policiers chinois. Pourtant, des consignes avaient été adressés aux commissariats de police. Reporters sans frontières a obtenu trois documents officiels dont un, daté du 25 juillet 2008, comprend « Quatre directives relatives à l'encadrement des journalistes étrangers ». Ce texte demandait aux forces de sécurité « de ne pas couvrir l'objectif des reporters-photographes, de ne pas endommager leur équipement, de ne pas confisquer leur carte mémoire et de ne pas enquêter sur les affaires mineures les concernant ». Ces directives officielles demandaient en revanche clairement d'enquêter sur les Chinois qui témoigneraient de leur sort auprès des médias étrangers. Mais en dépit de ces directives, RSF a recensé plusieurs cas de violence à l'égard des journalistes étrangers.
La flamme olympique s'est éteinte. La chape de plomb s'est rabattue sur le creuset chinois. Oublié le Tibet. Oubliés les dissidents et leur famille. Les regards se tournent vers Vancouver et Londres. Les apparences sont sauves. La terre tourne. Un jour, la roue aussi tournera.
 

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