«L'Angleterre et l'Amérique sont deux pays différents séparés par une même langue», a dit George Bernard Shaw. Cette phrase si distinguée, avec son humour pincé et froid, cette vérité paradoxale : c'est cela qui constitue le Britannique, la « perfide Albion », les sujets de Sa Majesté, bref tous les appellations clichées qui caractérisent ce peuple qui habite de l'autre côté de La Manche.
Il faut lire Shakespeare, Shaw, le Leviathan, mais aussi connaître l'humour de Monthy Python's Flying Circus (la version télévisée pas les films), apprécier la langue telle une bière brune pour se pénétrer de l'idée britannique. Et lorsqu'un Anglais vous dit «Oh, that's interesting!» : cela signifie que c'est ennuyeux mais qu'il vous félicite pour l'effort accompli.
On trouvera donc, classés par date de parution, une série d'articles parus dans France Soir entre le 29 décembre 1998 et le 14 juin 1999.
On retrouvera quelques thèmes « universels » favoris des Grands Bretons : Diana, (sa mort, son business, les relations Al-Fayed avec la Couronne), la famille royale (Charles, Camilla, la Reine), les homosexuels, l'Europe (l'Union, l'euro), Tony Blair, Pinochet, le droit des animaux etc.
Bonne lecture (How interesting !)
21/07/1998. Ripoux.
Scotland Yard doit faire face à une volée de critiques depuis plusieurs mois, depuis le début d'une enquête menée par les superflics du Yard chargés de faire toute la lumière sur la corruption au sein de la police britannique. De l'avis des spécialistes il s'agit de la plus importante enquête anti-corruption menée depuis un quart de siècle. Il y a de quoi car plusieurs officiers de police auraient été impliqués dans des assassinats mafieux, des vols, du trafic de stupéfiants et des fabrications de preuves.
Première conséquence de cette investigation: 4 officiers sont déjà accusés de malversation et plus de 20 autres ont été relevés de leurs fonctions. D'autres pourraient être prochainement présentés devant la justice et rien que du beau monde: des commissaires et des inspecteurs principaux. En attendant, nombreux sont ceux qui réclament la tête de Sir Paul Condon, le grand chef de la police qui a fait de la lutte anti-corruption le cheval de bataille de son mandat de 7 ans.
La presse britannique affirme ainsi qu'au moins 10 prisonniers servent jusqu'à 20 ans de prison pour des crimes et des délits qu'ils n'auraient pas commis en raison de fausses preuves fabriquées par des inspecteurs ripoux. Les avocats de ces prisonniers, qui n'ont pour l'instant pas été identifiés, interjetteront appel et selon de hauts responsables de Scotland Yard, plusieurs d'entre eux pourraient être ainsi libérées. Quant aux compensations financières, elles pourraient s'élever à plusieurs millions de francs.
Mais il y a pire. En effet 200 affaires s'étalant sur plus de 20 ans sont concernées par l'enquête de la police des polices. Selon celle-ci, plusieurs détectives du Yard auraient monté de toute pièce des accusations contre certaines personnes soit parce que ces policiers manquaient de preuves solides, soit pour faire avancer leur carrière. En outre, de vrais criminels auraient payé des inspecteurs pour qu'ils accusent des innocents.
L'enquête des superflics portent sur plusieurs points: outre les allégations d'assassinats, l'emprunt de véhicules ou de matériels à des fins personnelles, la fabrication de fausses preuves, le partage des récompenses entre les informateurs et les policiers ripoux eux-mêmes. Par ailleurs, des inspecteurs du Yard n'hésitent pas à se transformer en détective privé pour arrondir leur fin de mois. Quant aux policiers qui devront témoigner contre leurs anciens collègues, ils vivent depuis plusieurs semaines dans des maisons sures, protégés par des gardes du corps par crainte de représailles de la part de certains ripoux.
Au siège de Scotland Yard à Londres, si on reconnaît qu'une investigation de taille est en cours, en revanche on se refuse à tout commentaire. Mais cette affaire n'est pas faite pour rehausser l'image de la justice britanniques ni de ses serviteurs dans un pays qui depuis des années connaît de retentissantes erreurs judiciaires.
03/07/1998. Strip-tease.Les voies de l'enseignement sont parfois impénétrables! Robert Fraser, professeur d'éducation religieuse au lycée Oakmead de Bournemouth, sur la côte sud de l'Angleterre, s'est vu contraint de démissionner pour activité incompatibles avec son statut d'enseignant. Espionnage? Actions subversives? Atteinte à la sûreté nationale? Babioles comparés à ce dont il est accusé. M. Fraser, 46 ans, est tout simplement stripteaseur dans le civil depuis janvier 1997. Sous le nom de Nick-l'Effeuilleur, s'il vous plait.
Dénoncé par un de ses élèves qui l'a surpris dans un pub de la côte à l'occasion d'une soirée pendant laquelle une future mariée enterrait sa vie de jeune fille, il a dû reconnaître les faits. Le conseil de discipline du lycée n'a rien voulu entendre de l'argumentation du prof en string selon qui le striptease est une forme d'art. Conséquence: après 20 ans de bons et loyaux services en tant qu'enseignant de Sa Très Gracieuse Majesté, il va pouvoir se consacrer à plein temps à son art.
D'autant que les conditions financières sont quand même plus attrayantes: moins de 20,000 francs par mois en tant que prof. Le double en tant que spécialiste de l'effeuillage. De surcroît, ce père de trois enfants qui, paraît-il, rencontre beaucoup de succès auprès des naturistes, a trouvé un deuxième emploi comme livreur de messages accompagné d'un baiser au Kissogram local.
L'intéressé reconnaît qu'il y avait une certaine contradiction morale entre son travail diurne pendant lequel il débattait avec ses élèves de questions éthiques et religieuses, et ses activités nocturnes. Il se défend d'avoir fait quelque chose de répréhensible: si j'avais été maçon ou charpentier, on aurait trouvé ça normal! D'après son agent, Robert est plutôt exhibitionniste. Cela ne le dérange pas de montrer tout. Rien que de très normal dans un pays qui a donné le film The Full Monty.
01/07/1998. Diana (1)Dire que les relations entre la famille de Diana et celle de Mohammed Al-Fayed, propriétaire du célèbre Harrods de Londres et père de Dodi, sont quelque peu tendues est une litote. Mohamed Al-Fayed et Frances Shand-Kydd, la mère de Diana se détestent tout simplement.
En juin dernier à Paris lors de la confrontation entre toutes les parties au drame qui a coûté la vie à Diana et Dodi en août 1997, les deux ne se sont pas adressés une seule fois la parole chez le juge. A la sortie du bureau de ce dernier, Mohamed Al-Fayed a dit à propos de la mère de Diana: Qui est-elle ? Je n'ai pas besoin de lui parler. Les gens comme elle vivent sur une autre planète. Ils sont snobent. Elle-même est snob. tout ça, c'est du snobisme anglais. Et en dépit des efforts de son avocat pour le calmer, il ajoutait: si elle croit appartenir à la famille royale et qu'elle ne juge pas digne de s'adresser à des gens comme moi, c'est son problème. Je ne suis qu'un prolétaire.
Il faut dire que la personnalité de Mohamed Al-Fayed provoque de nombreux haussements de sourcils dans l'establishment britannique, à tel point qu'un commentateur n'a pas hésité à le qualifier de plus riche paria de la Gentry. En effet, en dépit de ses accointances royales, en dépit de sa richesse, il n'a toujours pas pu obtenir la nationalité britannique. En outre, celui qui se prend parfois pour un Onassis anglais est soupçonné d'avoir modifié sa biographie officielle. Il s'est rajeuni de 4 ans et a changé ses origines sociales. Contrairement à ce qu'il affirme il n'est pas issu d'une riche famille de commerçants cairotes mais est le fils d'un modeste instituteur d'Alexandrie. Pour les Anglais, celui qu'on surnomme l'épicier de la Reine, restera toujours, selon sa propre expression un métèque. Cela ne l'a pas empêché d'acquérir le Ritz à Paris en 1979, avant de s'emparer, dans des conditions controversées, de Harrods 6 ans plus tard. Pire, avant la chute des conservateurs en mai 1997, il fit l'objet d'allégations de corruption de députés, ce qu'il a toujours nié.
Mais le différend entre les Spencer et Al-Fayed n'est pas dû uniquement à la personnalité de M. Al-Fayed.
Tout d'abord Mohamed Al-Fayed défend la thèse du complot pour expliquer la mort tragique de son fils, de Diana et du chauffeur. La famille Spencer, elle, n'y croit pas et son frère, le comte Spencer, l'a déclaré à plusieurs reprises.
Ensuite, il y le procès intenté contre Mohamed Al-Fayed par la famille de Diana. Celle-ci lui réclame 80 millions de francs, soit le montant exact des droits portant sur l'héritage de 210 millions de francs que Diana a laissé à ses deux fils. En outre, les avocats de la famille Spencer pourrait également réclamer 250 millions de plus au propriétaire de Harrods correspondant au montant de la fortune que Diana aurait accumulé si elle avait survécu à l'accident. Avant sa disparition la fortune de l'ancienne épouse du Prince Charles s'élevait à 170 millions de francs, provenant essentiellement de son divorce avec l'héritier du trône d'Angleterre.
Diana(2)Il est impossible d'avoir une vision globale des incidences commerciales qu'a, depuis près d'un an, sur l'économie britannique la disparition de Diana qui, hier, aurait eu 37 ans. Personne pour l'instant ne veut toucher à ce sujet encore sensible. Et pourtant dans sa mort comme durant sa vie, Diana rapporte et fait dépenser de l'argent au Royaume-Uni comme dans le reste du monde.
Depuis hier, les britanniques peuvent visiter du 1er juillet jusqu'au 30 août, la demeure de son frère le Comte Spencer située à Althorp au nord de Londres. C'est dans l'immense parc que Diana repose et c'est là que son frère a fait transformer les anciennes étables du domaine en un musée à la mémoire de sa soeur, un lieu de pèlerinage pour reprendre l'expression d'un commentateur. Hier 2500 visiteurs se sont pressés aux grilles du lieu et chacun d'eux a payé 95 francs de droit d'entrée. Cette année, pendant les deux mois d'ouverture, on attend environ 150 mille visiteurs. Gains escomptés: 14 millions 250 mille francs qui seront reversés au Diana Memorial Fund, le fonds créé à la mémoire de Diana au lendemain de sa mort à Paris. Ce fonds, qui a déjà reçu près de 700 millions de dons, promet de verser chaque année environ 45 millions de francs à plusieurs organisations caritatives que la Princesse soutenait et en particulier celles luttant contre le Sida ou les mines antipersonnel. Pour faire face à l'afflux de visiteurs, le compte Spencer a dû recruter 100 employés saisonniers supplémentaires.
Reste que le Diana Business n'est pas sans controverse ni ringardise. Qui n'a pas oublié la signature de la Princesse sur des boîtes de margarine ? Le commercial ne fait pas toujours bon ménage avec l'humanitaire! Ou encore des billets de loterie à l'effigie de la Princesse ? Non sans une certaine hypocrisie, et sous couvert d'hommage, certains n'hésitent pas à se servir du nom de Diana pour des objectifs lucratifs.
Dans quelques semaines, une nouvelle pièce de 5 livres sterling va faire son apparition sur le marché. Son portrait sera gravé dessus. Quelle ironie pour celle qui n'était pas en meilleurs termes avec son ancienne belle-mère!
Samedi dernier, en son domaine d'Althorp, le frère organisait un concert pour sa défunte soeur. Le prix des places pouvait faire peur: près de 400 francs par personne. Et pourtant ils étaient 15 mille à venir écouter Wet Wet Wet ou encore Cliff Richard. Phil Collins lui avait décliné l'invitation, jugeant la manifestation trop coûteuse. Ce qui n'a pas empêché le comte de vendre les droits de retransmission, dont le montant reste confidentiel, à une station câblée et à la BBC qui hier soir diffusait le concert. En marge de l'évènement, les ours en peluche à l'image de Diana se vendaient 180 francs pièce et les polos 200 francs.
D'autres projets soutenus par le gouvernement ne font pas l'unanimité. Ainsi celui de construire un jardin commémoratif à deux pas de l'ancienne résidence de la Princesse, à Kensington Palace dans l'ouest de Londres et dont le coût est estimé à 100 millions de francs, a fait dire à ce député conservateur: c'est une nouvelle preuve de la stupidité de cette culture du millénaire. D'autant que ce jardin prévoit la construction d'un parking pour les autocars de tourisme, risquant par la même d'aggraver la congestion des rues environnantes, déjà bien engorgées.
Le débat s'inscrit dans le cadre plus large des dépenses royales. Depuis des années, une partie de la presse et des citoyens britanniques se plaint des dépenses jugés inconsidérées de la famille royale. Et pourtant, par an, la monarchie ne coûte qu'environ 450 millions de francs, soit 100 millions de francs de moins qu'au début des années 90, ou si l'on préfère 7,50 francs par habitant. Face à cette fronde qui fait que l'Australie, membre du Commonwealth, pourrait jouer dans les années à venir la carte de la république, Buckingham Palace tente de jouer la transparence. Et de limiter les frais!
23/06/1998. HomosexuelsCa tire des deux côtés! Que vous soyez pro ou anti, le débat provoqué par la décision des députés de réduire de 18 à 16 ans l'âge du consentement sexuel légal pour les homosexuels, se poursuit tout aussi animé. 31 années après la légalisation de l'homosexualité en Grande-Bretagne, c'est à une confortable majorité (336 voix pour, 129 contre) que les Membres du Parlement ont pris la décision. A l'exception de l'Autriche, 14 pays de l'Union européenne sont donc en phase sur ce sujet.
Pour Outrage, l'association qui a pour habitude de dénoncer en public, et souvent de manière spectaculaire, les personnalités qui refusent d'avouer leur homosexualité, c'est une victoire historique qui ne constitue qu'une première étape dans la lutte contre l'homophobie.
Son de cloche quelque peu différent pour les église catholique et anglicane qui soulignent l'immoralité des actes homosexuelset pour qui les députés ont ouvert la porte à tous les abus, par exemple dans les difficiles rapports d'autorité entre professeurs et élèves. Un député conservateur s'est même écrié: Si Dieu avait voulu que les hommes se livrent à des actes de sodomie, leur corps serait différent. Un autre va plus loin et affirme que les homosexuels sont différents mais pas égaux.Le gouvernement, soutenu par une majorité du Parti conservateur et du Parti Libéral-Démocrate, veut surtout réaffirmer que les droits des hétérosexuels et ceux des homosexuels sont les mêmes et qu'il n'existe pas de société à deux vitesses. Et il a promis de mettre en place le plus tôt possible des garanties pour éviter les prédateurs sexuels qui cherchent à abuser d'adolescents, âgés de 16 à 18 ans, et parfois influençables. Cet autre député proche du gouvernement a accusé les détracteurs du projet de privilégier ce qu'ils considèrent être un péché de chair et d'ignorer les sentiments véritables qui peuvent animer les homosexuels.
Le texte de loi doit encore passer en deuxième lecture devant la Chambre des Lords. Mais face aux menaces réelles qui pèsent sur l'avenir de cette chambre haute non élue, les Lords veulent éviter toute controverse qui pourrait alors accélérer leur disparition.
En attendant, la Gay Pride de cet été, le plus grand défilé des Gay d'Europe, prévue le 4 juillet, a été annulée à la dernière minute par manque de fonds.