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G8 À EVIAN : VEILLÉE D’ARMES (avril 2003)

Amnesty International ne désarme pas. Pour le sommet du G8, du 1er au 3 juin, à Evian, le mouvement rappellera aux dirigeants des 8 pays les plus riches que les flux d'armes continuent de porter atteinte aux droits fondamentaux de la personne.

Olivier Jacoulet
Les bénéfices du commerce des armes se font sur le dos des droits humains et souvent dans des bains de sang: tel pourrait être le mot d'ordre d'Amnesty International pour ce G8. Pour l'organisation « les États doivent rendre des comptes par rapport à leurs engagements pris l'an dernier lors du sommet du G8 au Canada ». Le G8 avait en effet promis d'appuyer les efforts de l'Afrique et des Nations Unies en vue de mieux réglementer les activités des courtiers et des trafiquants d'armes et à éliminer les trafics prohibés d'armes vers l'Afrique et sur le continent (voir encadré).
L'organisation formule aussi des demandes dans trois autres domaines étroitement liés au premier: le contrôle du commerce des « diamants de la guerre » et d'autres minerais des régions en conflits dont la vente finance les fournitures d'armes; l'application du Processus de Kimberley, le mécanisme de certification international des diamants destinés à l'exportation pour empêcher l'entrée des diamants de la guerre sur les marchés et la responsabilisation sociale des entreprises.
Selon Isabelle Fourmentraux, coordonnatrice Campagnes à la section française d'Amnesty International, l'organisation va «publier deux documents: un journal de 4 pages intitulé « Le Commerce de la terreur » qui détaille les flux illicites d'armes et un rapport sur les ventes d'armes, de technologies et de formation militaires de la part des pays du G8 à l'exception du Japon ».

C'est l'ancien président Giscard d'Estaing qui en 1975 a organisé le premier raout des chefs d'États et de gouvernement des 7 pays les plus riches du monde (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon). Depuis le G7 a ouvert ses portes à la Russie. En outre, 28 chefs d'États et de gouvernements sont attendus dans la cité thermale, parmi lesquels les principaux animateurs du Nepad (le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), à savoir, l'Afrique du sud, l'Algérie, l'Égypte, le Nigéria et le Sénégal. Ils seront rejoints par le secrétaire-général de l'ONU, Kofi Annan, et le président de la Commission européenne, Romano Prodi. Du beau linge et de quoi susciter quelques soucis sécuritaire au préfet de la Haute-Savoie.

De quoi vont-ils parler ? Difficile de le savoir à l'avance. Paris a suggéré quatre sujets: « la solidarité, et en particulier le partenariat pour le développement de l'Afrique et l'accès de tous à l'eau ; l'esprit de responsabilité, dont doivent faire preuve les États et les entreprises dans les domaines financier, social, environnemental et éthique ; la sécurité, en renforçant la lutte contre le terrorisme et contre la prolifération d'armes de destruction massive; la démocratie par un dialogue soutenu avec la société civile et avec les autres États ».
Difficile d'engager ce « dialogue soutenu » en tout cas avec le G8, en raison d'un isolement toujours plus croissant des membres. Evian ne dérogera pas à la règle: des milliers de policiers quadrilleront la ville et ses environs, trois périmètres de sécurité ont été créés pour limiter les manifestations et éviter la répétition du sommet de Gênes. Bref, une région en état de siège.

Le « sommet
sur un autre monde »
Ces derniers mois, les autorités françaises ont fait assaut d'amabilité à l'égard des critiques de la mondialisation. Le Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin a promis de tout faire pour assurer la liberté d'expression de chacun: « nous ne voulons pas que les choses se passent comme elles se sont passées à Gênes, nous ne voulons pas donner le sentiment qu'une partie du monde discute entre eux des difficultés qui sont les leurs, et qu'une autre partie du monde, les ONG avec l'ensemble des peuples soit mise de côté ». Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a renchéri: « chacun doit pouvoir s'exprimer sans violence ». Francis Perrin, le président de la section française d'Amnesty International reste prudent: « il faudra vérifier le moment venu sur le terrain que les choses se passent bien ».
Si le travail d'Amnesty International a commencé bien avant le sommet d'Evian, Francis Perrin rappelle toutefois qu'«il ne faut pas se faire d'illusion: le travail est déjà largement fait. Il a été préparé par ses sherpas. Il a fait l'objet de nombreux échanges bilatéraux, multilatéraux sous toutes les formes. Les chefs d'États arrivent, les textes sont déjà prêts, le projet de déclaration finale est déjà prêt. Évidemment ils peuvent modifier mais il est rare qu'il y ait des changements révolutionnaires parmi tout le travail qui a été fait en amont ». Amnesty International a aussi travaillé en amont: « être en contact avec le gouvernement français pour obtenir l'ordre du jour et des informations sur les préoccupations des uns et des autres au sein du G8, sur les rapports de force sur tel ou tel sujet, faire nous-mêmes nos propres suggestions »: résume le président de la section française.
L'organisation participera au « Sommet sur un autre monde » à Annemasse, près d'Evian dont le CRID (Centre de recherche et d'information pour le développement) est à l'origine. Membre fondateur d'ATTAC (Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens), il rassemble aujourd'hui 45 associations comme le Comité catholique contre la faim, la CIMADE, Frère des hommes qui veulent participer « à la construction d'un mouvement mondial de solidarité internationale».
Le contre-sommet est toutefois organisé sous le large parapluie de la « Plate forme G8 » qui rassemble outre le CRID d'autres organisations non gouvernementales (ONG) comme Greenpeace, Agir Ici ou Amnesty International. «Au moins 4 tables rondes sont prévues », précise Isabelle Fourmentraux : «Amnesty est le pilote de la première table ronde sur le transfert d'équipement ou de compétences dans les domaines militaire, de sécurité ou de police. Puis nous sommes partenaires de l'organisation des tables rondes sur le Nepad et la responsabilisation sociale et environnementale des entreprises ». Le mouvement entend aussi donner de la voix lors de la rencontre sur le « ‘terrorisme', au sens de ce que les États entendent », se dépêche de souligner la coordonnatrice Campagnes, « d'autant que nous souhaiterions y faire apparaître la question de la Tchétchénie ». Irene Khan, secrétaire générale du mouvement, rappelait dans le rapport 2002 que « la ‘guerre contre le terrorisme' a engendré une tendance à faire passer les étrangers, particulièrement les étrangers et les demandeurs d'asile, pour des ‘terroristes' ».
Amnesty International est ouvert à l'idée de mettre sur pied une mission d'observateurs pour surveiller le comportement policier, en particulier lors de la grande manifestation prévue lors du sommet. D'autres associations envisagent des rassemblements, et même « un bombardement au bretzel, ou une remise solennelle de bretzels aux représentations diplomatiques US ».
S'agissant des relations entre Amnesty et ceux qu'on appelle aujourd'hui les alter-mondialistes, Amnesty se veut différente mais égale. Différente car « Amnesty n'est pas porteuse d'une vision globale du monde: chacun de nos membres à la sienne et nous savons très bien que certains de nos membres sont dans la mouvance de l'altermondialisation », déclare Francis Perrin. Égale tout simplement parce que dans la sérénade des critiques émises à l'égard du G8, chacun doit pouvoir s'exprimer. « Il y a des intérêts communs entre Amnesty et les autres associations mais sans préjudice des différences entre les ONG », poursuit le président de la section française, « c'est un facteur de richesses ».
Mondialiser

Les droits humains
Il est indéniable que ce qui unit Amnesty International et les altermondialistes, c'est l'être humain. Autre point de convergence: la nécessité de bâtir un « monde nouveau ». Pour Amnesty International, les droits de la personne transcendent les frontières. Le cadre garantissant la jouissance de ces droits est un cadre global qui recouvre tous les droits. Ces derniers impliquent nécessairement des devoirs pour les États chargés de faire respecter les droits fondamentaux. Les institutions internationales et les entreprises ont aussi un rôle de premier plan à jouer.
Pourtant il existe des différences dans la forme et dans le fond. Anti-mondialisation Amnesty? Allons donc, au contraire, l'organisation revendique l'idée que si les droits humains sont violés dans un pays, le monde entier doit se sentir concerné. Il faut donc mondialiser les droits humains. « Dès le départ nous avons eu la conviction que les droits humains n'ont pas de frontières », soulignait au début de l'année, Paul Hoffman, le président du Comité exécutif d'Amnesty International. De son côté, Francis Perrin note que « le vocabulaire évolue en matière de mondialisation et c'est vrai qu'on a parfois des problèmes de définitions. La mondialisation est un phénomène qui existe et notre objectif fondamental, c'est de dire à l'ensemble des pays du monde, à l'ONU et autres, puisque la mondialisation existe, à nous ONG, c'est de travailler également à la mondialisation de la justice et du respect des droits humains». En janvier 2003, à l'occasion des forums de Davos et de Porto Alegre, Paul Hoffman rappelait que « la société civile et ses organisations on un grand rôle à jouer dans le processus de mondialisation et ses effets sur la vie, les moyens de subsistance et les libertés fondamentales de centaines de millions de personnes partout dans le monde. Leurs voix doivent être entendues si nous voulons bâtir une société mondiale fondée sur la justice et les droits humains et non sur le seul intérêt des États et des entreprises ». Pour Amnesty International, lutter contre les effets négatifs de la mondialisation passe par le système mondial de protection des droits humains... et le militantisme. Avec un avertissement clair aux États, formulé par Irene Khan: « nous voulons des actions tangibles, pas des mots vides de sens; des progrès pas des déclarations; des actes pas des promesses ».
Croisière
sur le Lac
Au chapitre des actions symboliques, Amnesty International envisage de faire naviguer un bateau sur le Lac Leman le dimanche 29 mai. Pour Josiane Hainaud, secrétaire du groupe de Thonon: «nous voulons être visibles et audibles pendant la période du G8 ». Une barge pouvant accueillir une soixantaine de personnes accostera donc dans plusieurs ports du Lac. Ce que pense faire le groupe, explique-t-elle, «c'est mettre une exposition à l'intérieur du bateau sur un thème amnestien, comme par exemple les transferts d'armes. En outre, ce bateau sera décoré par des banderoles faites par des étudiants des Arts Déco de Genève. Il y aura aussi des musiciens à bord. Dans chaque port, on fera monter les gens pour faire voir l'exposition. On distribuera également des documents sur les transferts d'armes et sur Amnesty ».
En attendant, le sommet du G8, le groupe de Thonon est mobilisé presque 24 heures sur 24: « Ici c'est un petit peu l'effervescence », dit Josiane Hainaud, « parce que dans les journaux, tous les jours, il y a quelque chose sur le G8. De plus, il y a des conférences sur la mondialisation. On n'arrête pas », conclut-elle en soupirant.

Toutes ces initiatives locales ont une résonance globale. Jacques Attali, ancien sherpa de François Mitterrand et qui a préparé 11 sommets du G8, note que « les plus puissants pays du monde risquent de perdre une occasion de traiter sérieusement la cause principale de tous ces désordres, de la matrice de toutes les violences: la pauvreté, matérielle et morale, dont sont victimes plus de la moitié des habitants de cette planète ».


Olivier Jacoulet

Avril 2003
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