Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

"Multikulti": échec mais pas mat

" Les politiques multiculturelles en Allemagne ont échoué. " C'est ce que déclarait en octobre la chancelière allemande, Angela Merkel . Des propos qui ont suscité de nombreux commentaires en Europe et au Canada. Mme Merkel ajoutait que la coexistence de populations aux origines culturelles différentes sans chercher à les intégrer n'avait pas fonctionné. Elle précisait que la formation des chômeurs allemands devrait prendre le pas sur le recrutement de travailleurs immigrés mais reconnaissait que l'économie allemande ne pourrait fonctionner sans travailleurs étrangers qualifiés. En annonçant l'échec du « multikulti » en Allemagne, peut-on néanmoins affirmer dans la foulée que le multiculturalisme est mort ?

Au fait, qu'entend-on par multiculturalisme ? Selon le Petit Robert, édition de 1990, le multiculturalisme est la « coexistence de plusieurs cultures dans un même pays ». Pour le chroniqueur Alain-Gérard Slama , le multiculturalisme « prétend faire coexister sur un même sol des «identités», ethniques, communautaires, sexuelles ou religieuses, revendiquant chacune pour soi des droits particuliers ». Il souligne en outre que le multiculturalisme «vise à réconcilier les groupes avec les principes universels en respectant, dans l'espace public, les codes et les intérêts particuliers ».

Au Canada, sur son portail d'accueil, le gouvernement canadien explique qu'il « est engagé à tendre la main aux Canadiens et aux nouveaux arrivants et à tisser des liens durables avec les communautés ethniques et religieuses du Canada. Il encourage les communautés à participer pleinement à la société en améliorant leur intégration économique, sociale et culturelle ». Il existe également une Loi sur le multiculturalisme qui précise que la politique du gouvernement fédéral consiste à reconnaître « que le multiculturalisme reflète la diversité culturelle et raciale de la société canadienne et se traduit par la liberté, pour tous ses membres, de maintenir, de valoriser et de partager leur patrimoine culturel, ainsi qu'à sensibiliser la population à ce fait.»
Dans la revue Reversus , Gilbert Casasus, politologue et historien, professeur d'études européennes à l'université de Fribourg et spécialiste reconnu de l'Allemagne expliquait le 21 octobre dernier que «le système multiculturel ou «multikulti» d'origine anglo-saxonne, n'était pas une politique d'intégration des cultures étrangères mais au contraire une cohabitation des différentes communautés ».
Dans le Temps de Genève, du 22 octobre, Frédéric Koller note que le projet politique du multiculturalisme est d'offrir la reconnaissance publique de la différence aux immigrants de cultures autres que celle du pays d'accueil mais «dans le cadre d'un projet de société commun et de respect de règles partagées». L'éditorialiste estime que « les idées du multiculturalisme sont clairement en retrait depuis le 11 septembre 2001, les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005.». Mais pour le journal, « le multiculturalisme n'en continue pas moins de progresser par le biais du droit et de jurisprudences qui accordent de nouvelles libertés - comme l'abattage rituel - pour répondre à la réalité d'une société européenne de plus en plus diversifiée culturellement ».
Ce point de vue est partagé par le quotidien québécois Le Soleil qui se demande: «Comment préserver les valeurs communes à la majorité tout en respectant les droits des minorités? Comment concilier les diverses religions qui cohabitent sur un territoire? Comment attirer et retenir la main-d'œuvre immigrante sans mettre en péril son identité, sa langue et ses valeurs? ».
C'est ce que souligne aussi la version allemande du Financial Times : d'un côté on empêche l'arrivée des étrangers et de l'autre on cherche à accueillir des «informaticiens indiens, des ingénieurs japonais et des investisseurs koweïtiens ».
Outre-Atlantique Le Soleil estime que « l'affirmation de la chancelière allemande sonne probablement comme une douce musique pour tous ceux qui refusent de voir et de chercher des aménagements à la diversité culturelle et religieuse à laquelle sont confrontées nos sociétés. À l'instar d'autres dirigeants politiques, Mme Merkel joue la carte de l'intégration et de l'immigration pour se rapprocher d'une partie de l'électorat qui se sent envahie par les immigrants et qui craint d'être bousculée par des valeurs qui ne seraient pas allemandes».

Les détracteurs
du multiculturalisme

En septembre, dans le cadre de s apolitique économique multiculturelle, le gouvernement canadien annonçait le financement d'un projet visant à la diversité dans le milieu du travail . Ce programme comportera trois types d'activités : des ateliers à l'intention des employeurs visant à améliorer la communication interculturelle dans le milieu du travail, des stages non rémunérés pour les nouveaux Canadiens chez les employeurs participants. Des échanges avec des représentants d'employeurs et des nouveaux venus.
Reste que même au Canada certains préfèreraient d'imposer le concept de citoyenneté. En témoigne cet extrait de revue de presse, intitulée « Repenser le multiculturalisme », parue dans Le Devoir le 9 octobre : «le mot «multiculturalisme» a fait son temps et devrait être rayé de notre vocabulaire, car il a perdu tout son sens au fil de l'éternel débat sur ses avantages et inconvénients. Les nuances de la politique originale se sont perdues. De plus en plus de gens croient que son but est de célébrer la différence (...). Le Canada doit recentrer le débat et avoir le courage de bâtir une société autour du concept de citoyenneté. Les Canadiens ne devraient pas craindre d'articuler - pour ceux nés ici et ailleurs - ce qui définit le pays et d'avancer l'idée que la citoyenneté vient avec des responsabilités, pas seulement des droits.»

Universalité vs. multiculturalisme

Ce qui n'empêchait pas quelques jours plus tard, Jason Kenney, ministre canadien de la Citoyenneté, de l'immigration et du multiculturalisme, de faire l'éloge de la contribution de la communauté chinoise (forte de 1,2 million de personnes) au développement du pays depuis plus de 150 ans. Selon lui, cette communauté a apporté «une éthique de travail sérieux et un sens de l'entreprenariat et de la responsabilité familiale et personnelle, car ces vertus sont celles qui permettent de construire et de soutenir un grand pays » .
Mais pour Adeela Arshad-Ayaz, professeur et théoricienne canadienne critique du postcolonialisme, le multiculturalisme à l'école « renforce des stéréotypes » . Elle estime qu'il est difficile, «dans une perspective libérale multiculturaliste, d'établir des ponts entre individus d'origines multiples. La célébration de la diversité ne fait que renforcer les stéréotypes ». Pour elle, les cultures ne sont pas fixes et immuables car «elles évoluent constamment avec les pratiques et le temps qui changent». Elle préconise une approche pédagogique dans laquelle on définirait le concept de culture et «ensuite faire voir que celui-ci n'est qu'un facteur parmi d'autres».
Parmi les solutions retenues en France, celle «universaliste» préconisée par Alain-Gérard Slama qui, dans le Figaro daté du 28 septembre, notait qu'il convient de refuser de «sacrifier le principe républicain d'égalité devant le droit et alourdir de façon inconsidérée les mesures de police destinées à dissuader et à refouler l'immigration clandestine ». Il soulignait en outre que, en vertu du principe d'égalité républicaine, « dans un État de droit, le fondement des garanties données à l'étranger comme au citoyen est le recours» devant les tribunaux. Ce même chroniqueur analysait l'ouvrage du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, paru au Seuil pour qui le problème soulevé par le « sécessionnisme » des «quartiers» est d'abord culturel et constitue le principal obstacle à l'intégration. Pour lutter contre le repli communautaire, il conviendrait de « scolariser les enfants dès l'âge de deux ans et d'élever la proportion de 3 à 7% ». Alain-Gérard Slama ajoute: «si, dans l'immense Canada, ce modèle a réussi l'intégration d'une pluralité d'ethnies sur le plan économique et social, ce système (...) est un échec sur le plan culturel ». Pour lui, le multiculturalisme s'oppose au principe d'universalité, « qui suppose l'égalité devant le droit, l'absence de statuts dérogatoires et la distinction laïque entre l'espace public et la sphère privée».
Le thème de l'universalité est repris, dans le Figaro, par le prix Nobel de littérature Vargas Llosa qui estime que les auteurs du XIXè siècle comme Victor Hugo, incarnent un «moment privilégié de la culture française: l'universalisme. Les grands romanciers de cette époque pensaient pour l'humanité». L'écrivain préfère parler de culture démocratique. A la question de savoir si aujourd'hui, la France d'aujourd'hui incarne encore cet universalisme, il répond : « Je crois au contraire qu'elle est devenue assez nationaliste. Un concept comme celui de l'exception culturelle, par exemple, aurait été inimaginable du temps de Baudelaire».

L'inclusion

Toutefois, nuance le sociologue Gilbert Casasus: «malgré «l'échec du Multikulti» , les Allemands refusent toujours le modèle français et considèrent que la France a mené une politique marquée par un échec de l'intégration. Les images des émeutes en banlieues ont été largement relayées en Allemagne »
Le journal Le Monde du 8 octobre propose une vision quelque peu différente de l'analyse proposée par Alain-Gérard Slama sur le livre d'Hugues Lagrande. « L'un des aspects les plus agaçants du livre consiste à prétendre briser le tabou du modèle républicain français. Comme si ce modèle - qui refuse de distinguer les citoyens en fonction de leurs origines en droit - interdisait de s'intéresser aux parcours familiaux et culturels dans les faits. Absurde. Que peut nous apprendre de plus le nombre exact de citoyens noirs, arabes, homosexuels ou juifs ? Rien, si ce n'est toujours plus de raccourcis et toujours moins d'arguments pour refuser la gestion ethnicisante d'un Brice Hortefeux. Et si l'inclusion restait le meilleur des modèles?», se demande le quotidien du soir qui estime qu'il suffirait « d'apprendre aux éducateurs de la République à mieux connaître les cultures subsahariennes pour faire le lien. Au lieu de s'arrêter au machisme des pères, il est temps d'aider les mères à former des coopératives et à se saisir du microcrédit pour améliorer leur statut et le revenu de leur famille. »
Pour Hubert Védrine (ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ndr), cité par Marianne, le 5 octobre 2010 , « l'excès de fédéralisme européen et la surenchère européiste ont alimenté inutilement la méfiance des peuples. Je comprends que certains aient pu voir à un moment historique donné, dans le fédéralisme, un moyen d'extirper le nationalisme en Europe, surtout après l'horreur de la Seconde Guerre mondiale». Pour lui, «la nation reste la seule forme politique de l'Europe contemporaine. Le fédéralisme, qui souhaite l'avènement d'une seule nation européenne nie l'attachement normal de chacun à sa patrie ». Et de conclure : « c'est la négation par des élites abstraitement universalistes du caractère normal de ce besoin qui nourrit les extrêmes ».

Olivier Jacoulet

 


Sources: Reuters, Le Figaro, Le Monde, reversus, site du gouvernement canadien, Courrier internaitonal, le Soleil, French.China.org, Le Devoir, Marianne (septembre-octobre 2010)

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article